Un vert bordeaux (une histoire de passeport, de frontières et de multiples nationalités…)

Le Lab619, collectif tunisien de BD expérimentale, m’a demandé d’écrire un texte sur la migration pour son 1er hors-série. Je me suis pas faite prier 🙂

Et comme c’est publié en arabe je me suis dit qu’une version française ne ferait pas de mal. Donc voilà, le texte est par là >> 

lab619

Je me suis toujours demandée quelle différence pouvait exister entre : moi avec mon passeport vert ; et : moi avec mon passeport bordeaux ? C’est vrai  ! Quelle différence? Ni meilleure ni pire, non ? Non, ni meilleure ni pire. Pour moi c’est presque un jeu, en fonction des situations je dégaine une carte ou l’autre, comme au poker, j’aime bien perdre mon adversaire. Sauf que ce n’est jamais du bluff puisque les deux mains sont gagnantes.

Et puis pour moi c’est amusant, ce passage d’une couleur à l’autre, c’est comme une petite ligne dans ma tête, que je franchis comme on joue à la marelle, à cloche pied, en riant, cheveux aux vent, hop hop, un coup verte, un coup bordeaux, toujours un peu les deux, toujours dans le haut du panier. Cette petite ligne elle n’est rien ; pour moi elle n’est rien. Pour d’autres c’est une frontière contre laquelle ils s’écrasent la gueule. Mais pour moi la frontière n’existe pas, moi j’ai le choix. D’autres sont du mauvais côté. Délit de faciès : pas assez vert ou trop bordeaux, toujours regardés de haut. Parce qu’un vert ne vaut pas un bordeaux, mais qu’on est toujours le vert de quelqu’un… ou que l’on a tendance à se prendre un peu trop pour un bordeaux. Tout ça pour quoi à la fin ? Tout ça pour rien. Parce qu’à la fin on est jamais de la bonne couleur.

Cette histoire de couleur de passeport, elle peut faire sourire, mais en fait on le voit bien : un vert ne vaut pas un bordeaux, et réciproquement. Parce que quand j’entends des Tunisiens se plaindre de la politique de visa pour sortir du bled, du racisme qu’ils subissent ailleurs, et bien je suis d’accord, je me tiens debout à côté d’eux.

Mais il m’arrive aussi de devoir reculer d’un pas. Quand de victimes ils passent à bourreaux, incapables d’appliquer aux étrangers ou à ceux qui ne rentrent pas dans « la case », les droits qu’ils demandent pour eux mêmes, quand ils traitent les autres, comme des moins que rien, je n’y crois, je me frotte les yeux. D’ailleurs combien de fois je l’ai entendu, moi, cette phrase : « moukch tounsia? »

J’en ai croisé des étrangers enfermés dans des « prisons » dont personne ne parle, des étrangers esclaves, des étrangers spoliés, des étrangers victimes d’une administration qui ne fait pas son travail, mécanisme cassé, qui tourne dans le vide. Dans ces moments là j’ai honte et je recule d’un pas.  Et je me dis que si il y avait une teinte, un genre vert bordeaux, que l’on pouvait s’appliquer à tous, peut-être que les choses iraient mieux.

Sana Sbouaï

 

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